Anne-Marie Faucon née en 1950
vit à Nevers

En parallèle ou dans le cadre de ma profession d’enseignante en arts, j’ai toujours eu une pratique du dessin. Le dessin comme outil de prise de notes, outil de projet, outil de transmission, outil de jeu, outil de plaisir, sans volonté de faire «œuvre».
Depuis quelques années, je développe une production plus construite, basée sur l’observation et l’épuisement d’un sujet, sous forme de séries. Les sujets sont généralement pris dans mon environnement proche, ce sont des objets souvent banals, rendus «intéressants» par la répétition, le jeu de variations, la collection, le regroupement taxinomique, la dé-contextualisation.

Ces principes de système sériel instaurent une mise à distance que je tempère par un travail sensible avec la lumière, la matière, la couleur.
A la modestie des objets observés correspond la fragilité du support, la légèreté ou la fluidité du médium : le papier, l’encre, l’aquarelle.

Anne-Marie Faucon

1- Cervelle, 2015, aquarelle et crayon sur papier, 30 x 40 cm, Pièce unique

2 - Rognon, 2015, aquarelle et crayon sur papier, 30 x 40 cm, Pièce unique

3- Palette, 2015, aquarelle et crayon sur papier, 30 x 40 cm, Pièce unique

MORCEAUX (2015)

La viande me regarde de tous ses yeux.
Regard Palette, regard Paleron, regard Onglet, regard Macreuse, regard Jarret, regard Gigot, regard Côte ou Côtelette, regard Coeur ou Cervelle...
Le peuple carné se réveille doucement.
Il me regarde avec un os globuleux qui pointe, avec un éclair de graisse, avec une tâche de sang, avec une veine gonflée, depuis une circonvolution du cortex, depuis une fibre pourpre, depuis un débris in- forme.
Oublié le couteau du boucher, son travail pour détacher chacun de ces morceaux - morceaux de choix, abats, bas morceaux - ; oublié l’étal où la communauté de ces pièces de boucherie s’attroupait, se côtoyait avec impudeur, formant un paysage légèrement nauséeux avec ses reliefs, ses régions flasques, ses zones où stagnent des nappes de sang, où luisent des feuilletages de graisse.
Ces morceaux de viande, on le sait, sont initialement destinés à la consommation, préparés à cet effet, nommés dans ce seul dessein ; mais, in extremis, les voilà qui aspirent avec délicatesse à une autre existence, plus ambiguë.
Ils nous disent de quelle vérité est faite leur monde.
L’histoire de la représentation de la chair a déjà eu lieu ; on n’y ajoutera pas. C’était l’obsession de Frenhofer. Elle ouvre sur une interrogation parallèle, peut-être plus entêtante, qui a été laissée en suspens par Rembrandt dans ce sombre cellier où il a accroché la carcasse d’un bœuf écorché : on pourrait dire que depuis ce réduit appréhendé de biais où apparaît subrepticement le visage d’une servante, il a soulevé la question de la viande, autrement que du point de vue de la nature morte. Elle circule depuis lors jusqu’à nous et la voici nettoyée de sa charge pathétique.
Chaque planche d’Anne-Marie Faucon confère aux pièces carnées leur individualité propre, abstraction faite de tout arrière-plan. Environnés de vide, les morceaux de viande occupent un tiers de la feuillede papier blanc ; ce dispositif déçoit par avance toute velléité symbolique, définitivement dissoute dans l’eau de l’aquarelle.
C’était la condition pour soustraire notre regard à la logique réductrice de la boucherie : celle du hachoir et, peu après, de la mâchoire.
Il fallait retrancher la faim du regard et réserver « l’odeur terrible de chose à manger »* pour rendre visible la matière frère ou sœur, à la fois familière et ignorée, celle qui nous regarde du dedans.

Jérôme Duwa
(16-18 décembre 2017)

* Robert Antelme, L’Espèce humaine, Gallimard, TEL, 1957, p112.